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L’Affaire Kaluga : drame silencieux dans la rivière Amur

Lorsque les médias nous parlent d’espèces menacées, ils ont souvent tendance à mettre en avant l’action d’un seul facteur sur cette espèce. Le réchauffement climatique et l’activité humaine sont les causes les plus mentionnées, sans jamais être réellement détaillées. Que se passe-t-il vraiment lorsqu’une espèce est en danger d’extinction ? Les causes sont-elles toujours si simples ? 

Nous allons voyager jusqu’en Russie, plus précisément jusqu’à l’Amour, un fleuve parcourant tout le continent asiatique en partant de Sibérie pour se jeter dans la Mer du Japon. Ce fleuve est également le repère d’une espèce de poisson gigantesque : l’esturgeon Kaluga.

L’esturgeon Kaluga : un géant menacé 

Les esturgeons sont une famille de poissons osseux très ancienne. Ayant très peu évolués depuis leur apparition, ils sont caractérisés par leur absence d’écailles, la présence de plaques osseuses appelées scutelles, leurs barbillons, et leur très grande taille. En effet, la plupart des espèces d’esturgeons atteignent des tailles et des poids immenses, ce qui leur vaut le titre de plus grands poissons d’eau douce du monde. Nous allons nous intéresser à une espèce précise, l’esturgeon Kaluga Huso dauricus, la deuxième plus grande espèce de cette famille de poissons (photo ci-dessous). 

Huso dauricus

Pouvant atteindre les 5,5 mètres pour un poids pouvant aller jusqu’à une tonne, ce colosse se distingue de ses congénères par son mode de vie. En effet, c’est un prédateur actif pourvu de dents semblables à des ongles avec une mâchoire orientée vers l’avant, là où les autres espèces d’esturgeons ont une mâchoire orientée vers le bas et dépourvue de dents. 

Cette espèce se retrouve principalement dans le fleuve Amour, ses estuaires, ainsi que dans certains lacs environnants. Elle vit et chasse principalement au fond de l’eau, et partage son temps entre les eaux douces du fleuve et les eaux salées de la Mer du Japon. Elle revient notamment en eau douce pour frayer, c’est-à-dire pondre ses œufs. C’est dans ces eaux que ce poisson est pêché pour la même raison que les autres espèces d’esturgeon : ses œufs, ingrédient du caviar. En effet, les œufs peuvent représenter jusqu’à 15% de la masse de l’animal, avec 41 000 œufs/kg de masse chez la majorité des femelles. 

Carte de la distribution originelle des esturgeons Kaluga et Amur dans le bassin de la rivière Amur-Heilong

Cette espèce se retrouve principalement dans le fleuve Amour, ses estuaires, ainsi que dans certains lacs environnants. Elle vit et chasse principalement au fond de l’eau, et partage son temps entre les eaux douces du fleuve et les eaux salées de la Mer du Japon. Elle revient notamment en eau douce pour frayer, c’est-à-dire pondre ses œufs. C’est dans ces eaux que ce poisson est pêché pour la même raison que les autres espèces d’esturgeon : ses œufs, ingrédient du caviar. En effet, les œufs peuvent représenter jusqu’à 15% de la masse de l’animal, avec 41 000 œufs/kg de masse chez la majorité des femelles.

Les causes du déclin


Malheureusement, comme la grande majorité des espèces d’esturgeons, le Kaluga est également en danger critique d’extinction. En effet, ce titan d’eau douce a une espérance de vie pouvant atteindre les 100 ans, avec une majorité sexuelle atteinte vers l’âge de 20 ans. Cette maturité très tardive en fait une espèce très vulnérable à la surpêche. Malheureusement, le Kaluga a été pêché très activement durant les années 1900. En 1948, 61 tonnes de Kaluga ont été pêchés, contre 595 tonnes en 1881, soit une diminution de 90%. Face à cette chute catastrophique des populations de Kaluga, le gouvernement soviétique avait mis en place des interdictions de pêche plusieurs fois depuis les années 1920.

Néanmoins, à la chute de l’URSS en 1991, ces interdictions ne furent plus respectées par les pêcheurs locaux, qui intensifièrent leurs efforts de pêche visant ce titan inoffensif. La raison de cette surpêche est très simple : un kilo de caviar Kaluga vaut en moyenne 250 à 300€, dont les plus rares peuvent atteindre les 12 000€ le kilo. Un seul Kaluga d’environ 750 kg portant une centaine de kilo d’œufs non fécondés rapporterait à lui seul 28 125€ à cet heureux pêcheur. Dans ces régions frappées par la pauvreté, la tentation de gagner, en une prise, plus d’une année entière de revenus de pêche de saumon, favorise le braconnage. Bien que de nombreuses mesures ont été prises, notamment des patrouilles pour lutter contre les braconniers, le Kaluga reste toujours surpêché dans le fleuve Amour. 

Une autre pression subie par ce poisson est l’impact du réchauffement climatique sur son habitat, et notamment son alimentation. En effet, le Kaluga est un prédateur chassant de grands poissons, comme les saumons qui viennent frayer dans les cours d’eau. Ces centaines de milliers de tonnes de nourriture représentent une manne essentielle pour ces immenses prédateurs. Néanmoins, un phénomène particulièrement mortel frappe les populations de saumon de l’hémisphère Nord : le réchauffement extrême des eaux dans lesquelles les saumons vivent.

Ce réchauffement a été observé dans le fleuve Amour, mais également en Alaska, où la température de certains cours d’eau empruntés par les saumons avait atteint des valeurs record de 27,6°C, là où les saumons ne peuvent tolérer des températures de surface supérieures à 20°C. 850 saumons avaient été retrouvés morts, leurs œufs en bonne santé non pondus, dans ce même cours d’eau. Les populations de saumons étant décimées, les Kalugas perdent leur principale source de nourriture, affaiblissant leur population déjà très menacée. De même, la hausse de température a favorisé le développement de parasites visant les populations de saumons telles les lamproies, diminuant encore la population de proies.

Néanmoins, tout n’est pas perdu pour notre géant de l’Amour. Paradoxalement, son espoir provient de la source de son malheur : l’activité humaine. En effet, pour subvenir aux besoins en caviar ainsi que pour maintenir les populations sauvages, de nombreux élevages se mettent en place, notamment en Chine, ce qui permet d’éviter l’exploitation des populations sauvages tout en réintroduisant des spécimens d’élevage dans ces populations.

Article écrit par Valentin Djian

Sources :

Sources photographiques :

  • Image 1 : Huso dauricus (LIEN)
  • Image 2 : Carte de la distribution originelle des esturgeons Kaluga et Amur dans le bassin de la rivière Amur-Heilong (LIEN)
  • Bannière 1 : Fleuve Amour (LIEN)
  • Bannière 2 : Huso dauricus (LIEN)