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Et si on effaçait les souvenirs ?

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Pendant que les étudiants cherchent désespérément à retenir leurs cours pour les partiels ou que les médecins souhaitent redonner leur mémoire aux souffrants de maladies neurodégénératives comme Alzheimer, que se passerait-t-il si nous recherchions à faire l’inverse ? C’est-à-dire supprimer un souvenir de notre tête ! Personne n’a-t-il jamais rêvé d’oublier une situation émotionnellement douloureuse, de faire en sorte qu’elle n’existe tout simplement plus. Dans la science-fiction, les manipulations desservent les personnages, tandis que les scientifiques que nous allons évoquer veulent soigner les personnes qui ont développé des troubles psycho-traumatiques. Pour cela, ils ont mis au point un protocole permettant d’atténuer les souvenirs. Suite à un événement particulièrement choquant provoquant de fortes émotions, des troubles peuvent survenir sous la forme de flash mémoriels ou de phobies rappelant ce contexte. Les souvenirs sont alors dits pathologiques intrusifs. 

Avant de vouloir effacer un souvenir, rappelons brièvement comment celui-ci se forme. Tout d’abord, rapidement, en quelques milli secondes. Le réseau de neurones encode un souvenir en créant des connexions entre ceux-ci. Plus les émotions sont fortes et les sens sollicités, plus notre attention sera maintenue sur l’événement, renforçant ainsi la partie d’encodage du souvenir. Ainsi il y a un couplage entre l’amygdale, siège des informations relatives aux émotions, et l’hippocampe, siège de la mémorisation.

Afin d’atténuer les souvenirs, les chercheurs jouent sur la malléabilité du cerveau. En effet, lorsqu’un souvenir est réactivé, ses connexions sont temporairement fragilisées. Si l’on souhaite le maintenir dans notre mémoire, notre cerveau va faire en sorte de consolider ces connexions en recréant les ponts protéiques entre les neurones. Mais en introduisant une substance qui va cibler les réseaux de neurones, cela va empêcher les connexions de se reconstituer. Les neurones ne pouvant rétablir la connexion, le souvenir est effacé de la mémoire. 

Actuellement, une étude sur ce sujet est en cours nommée Paris Mémoire Vive (Paris MEM), supportée par l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, afin de diminuer la charge émotionnelle du souvenir en associant le suivi psychothérapeutique avec la prise d’un médicament, le propranolol, qui doit assurer le blocage de la reconsolidation mnésique. Ce projet a été initié suite aux attentats du 13 novembre 2015 et à la complexité de la prise en charge des victimes et du personnel soignant exposé. 

Les résultats d’un essai prometteur, réalisé au Canada, ont d’ores et déjà été publiés dans l’American Journal of Psychiatry le 12 janvier 2018. Le propranolol est à l’origine un bêtabloquant (médicament utilisé en cardiologie), dont l’une des spécificités est de pouvoir passer la barrière hémato-encéphalique (barrière entre la circulation sanguine générale et le système nerveux central). Dans le cadre de cette étude, la particularité recherchée est d’empêcher la synthèse des protéines intervenant dans la consolidation de la trace mnésique d’un souvenir. L’étude a été réalisée chez 60 personnes adultes souffrant de stress post-traumatique, en double aveugle contre placebo ; ainsi ni les expérimentateurs, ni les patients n’avaient connaissance du traitement suivi « propranolol » ou « placebo ». Pendant six semaines, à raison d’une séance de réactivation par semaine, était administré peu avant le propranolol ou le placebo, se déroulant par la lecture à voix haute de l’événement traumatisant vécu par le patient et rédigé par celui-ci en se focalisant sur ses sensations. Les symptômes ont été de nouveau évalué par des échelles et des scores pour montrer une différence statistiquement significative en faveur du propranolol. La limite de cette étude est l’effet à long terme du traitement et la randomisation de celui-ci pour les différents traumatismes. Cependant l’essai révèle l’efficacité du traitement au propranolol pour réduire les troubles associés à un stress post-traumatique. 

La biochimie du cerveau reste complexe et même si nous commençons à comprendre comment agir sur les souvenirs pour les fragiliser ou les pérenniser, il faut rester prudent quant aux expérimentations et aux conséquences de celles-ci sur l’intégrité de notre cerveau. 

Article rédigé par Alizée Lagénie

Bibliographie :