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Quand la littérature raconte la science

Par Alphonse-Marie-Adolphe de Neuville et Édouard Riou

En l’an 384 avant notre ère naquit non loin des bords de la mer de Thrace un individu que la destinée poussera à explorer l’intégralité des champs de connaissances de son temps : Aristote. En effet, de la biologie à la rhétorique tout en passant par la philosophie et la poésie, le disciple de Platon aborde avec un certain panache l’ensemble de ces disciplines en jonglant avec chacune d’entre elles pour en faire des vecteurs de sa pensée. Mais si les grands scientifiques étaient jadis ces mêmes grands écrivains et philosophes, ces deux champs disciplinaires ont aujourd’hui tendance à s’éloigner et la scission qui les divise se fait de plus en plus nette.
La Littérature aurait pour sa part le droit d’user de fictions et autres procédés imaginatifs tandis que les faits seraient l’apanage de la Science. Pour tenter de faire chanceler ce paradigme, nous allons voir dans les lignes qui suivent un exemple illustrant les rapports étroits qu’entretiennent ces deux domaines.

Il faut alors oublier Swann quelques instants pour nous rendre du côté de Nantes, bastion breton du célèbre écrivain ayant fait rêver la jeunesse de France et de Navarre à travers ses romans d’aventures tous plus merveilleux les uns des autres. Jules Verne est en effet un personnage très largement évoqué lorsqu’il s’agit de considérations scientifiques et fictionnelles mais assez souvent à tort. Souvent qualifié de « grand inventeur », il ne demeure au final qu’un écrivain très talentueux pour extrapoler le devenir d’une technique qui existait bien avant son intégration au sein de récits fictionnels. Si certains associent l’écrivain à l’invention du sous-marin, on doit en réalité le principe du « bateau submersible » à Léonard de Vinci et ses consorts dès le 15ème siècle et il en va de même pour les voyages dans le cosmos évoqués quant à eux largement avant que le nantais ne prenne la plume. L’historien des sciences Michel Serres va même jusqu’à le qualifier comme « en retard » vis-à-vis de la science et des progrès techniques, ce qui est bien loin de l’image traditionnellement associée au nom de Jules Verne. En réalité, son vrai mérite est d’avoir participé à la vulgarisation de cette technique pour le grand public tout en y insérant une large dose de poésie et de fantasmagorie pour graver des images extrêmement fortes dans l’imaginaire des nombreux lecteurs s’arrachant les pages des fameux livres aux couvertures d’or et de pourpre.

Son éditeur Hetzel, à l’origine de la publication d’autres grands noms de la littérature comme Victor Hugo ou Honoré de Balzac voit à travers l’écrivain l’opportunité de développer une série de romans à vocation pédagogique au seins desquels la science côtoie le merveilleux : c’est dans le cadre de ces  « Voyages extraordinaires » que naîtront ses plus grandes œuvres comme Vingt Mille Lieues sous les mers (1869) et son célèbre Nautilus ou encore le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873) dont il devient difficile de dénombrer les adaptations tant elles foisonnent. Verne se documente énormément et dévore toutes sortes d’ouvrages pour constituer des fiches préparatoires destinées à alimenter ses desseins romanesques, se voulant d’ailleurs le plus juste possible du point de vue scientifique. Pour cela, il laisse systématiquement une page sur deux libres lorsqu’il écrit afin que son éditeur puisse y faire des remarques et suggestions, chose assez impensable de nos jours où l’on qualifierait aisément ce procédé comme d’un frein à la verve de l’artiste. Il était en plus de cela entouré de grands scientifiques dont le rôle était d’assurer la justesse théorique des procédés techniques mis en avant au cours des récits de l’auteur, bien que ces mêmes lois physiques pouvaient être violées occasionnellement pour entretenir la dynamique épique du récit.

Né en pleine ère industrielle, la fascination de Jules Vernes pour la technique et son utilisation en tant que substrat pour ses récits d’aventure apparaît alors comme une sorte d’évidence vis-à-vis du contexte historique, mais ce rapport va voir son état se dégrader au fur et à mesure de la vie de l’auteur, et en particulier dans les  années 1880 à partir desquelles les scientifiques éclairés et humanistes se métamorphosent en savants fous.

L’exemple le plus frappant est à relever dans De la Terre à la Lune (1865) à travers le personnage de Barbicane, président du Gun Club de Baltimore et ayant comme projet fou de satelliser des hommes contenus dans un obus sur la lune grâce à un gigantesque canon de plusieurs kilomètres de long. Si le projet semble tout à fait louable dans ce premier roman, ce n’est pas du tout le cas dans Sans dessus dessous (1889) qui voit la réintroduction de personnages originellement présents dans le premier roman : dans ce nouveau récit, Barbicane souhaite utiliser ce canon dantesque afin de redresser l’axe de la Terre et faire fondre la calotte polaire, permettant ainsi l’accès aux ressources minières initialement protégées par cette paroi de glace.
Ce pessimisme hantant les derniers romans de l’artiste est une manifestation de son dégoût pour une vision trop rationnelle du monde et constitue une hypertrophie d’un présent au sein duquel le scientisme prendrait une place trop importante sur le reste.

Plus que la technique en général c’est surtout et principalement la machine qui permet le voyage dans ses romans, on peut donc voir en la machine une mise en abîme du procédé narratif que l’auteur cherche à entretenir au sein de ses récits, c’est la science qui permet le voyage et la machine en constitue la coquille, la science est en quelque sorte le vecteur du voyage sans laquelle toute pérégrination semble impossible.

Bibliographie :